Lettre du BEM Monge - Compter sans cesse à l'envers
Un groupe d’Acoramiens a embarqué sur le BEM Monge, du 18 au 24 mai 2008.
Il est des châteaux malaisés à trouver aux fin fonds de la campagne. Dans l’arsenal de Brest, pourtant, les châteaux ne sont plus si nombreux. Celui que nous cherchons est semble-t-il de grande taille et, de plus, facilement reconnaissable grâce à sa couleur. A demi dissimulé par une grue et une porte de carène en restauration qui lui sert d’écran, il surgit, enfin, le long du quai, blanc et immense. On ne distingue pas encore les corolles des radars, ce sera pour plus tard. L’échelle de coupée fait songer à un échafaudage. Nous échappons à la bruine bretonne, en nous jetant à l’intérieur du BEM Monge et franchissons des allées entrecoupées de portes, coiffées de tubulures serrées, bordées d’habitacles dans lesquels des personnages vêtus comme des pompiers semblent très affairés. Pour ceux qui l’ignoreraient, il n’y a pas de couloir dans la Marine, mais des coursives. Dans le fonds, compte tenu des ponts, des virages, des angles droits et parallèles, cela pourrait être des rues, comme dans un gros village. Ce qui n’est pas tout à fait faux, car des plaques de rues sont bien accrochées aux endroits stratégiques. Il existe bien une « rue du Château ». Nous cherchons une « rue du Carré », bien qu’il en existe plusieurs, selon la catégorie des habitants ; chacun sait où est installé celui chez lequel il est chez lui. Le nôtre est à l’avant, comme tous les autres d’ailleurs, dans un étage supérieur. Pour l’heure, celui-ci est désert, à l’exception des membres de notre groupe qui vient de l’investir en compagnie du président dudit carré. Celui-ci un lieutenant de vaisseau, qui porte trois galons dorés sur chaque épaule, est de ceux que l’on aime bien, râblés, décidés, le regard franc et rieur. Avec lui, nous faisons une découverte qui remplit d’aise les plus anciens comme les plus jeunes : des boîtes de pâté Hénaf. Nous les avons dépecées avec dextérité, sacrifiant à un rite ancien que n’auraient pas désavoué les hommes sous les voiles. Car le savez-vous, ce met mythique dans la marine, a quasiment disparu des réserves des bâtiments de la Royale. La cause en revient à la généralisation des approvisionnements passant par l’intendance des armées. Les terriens ne connaissant pas ce complément indispensable de gent maritime, ne l’ont tout simplement pas inscrit dans la liste de l’ordinaire. Cela me rappelle, le capitaine de corvette Euzen, commandant de la goélette La Belle Poule qui a été le seul pacha de la Marine pouvant se vanter d'avoir installé dans son carré, un roi d'Espagne - Juan-Carlos - arrivé à bord à l'improviste, devant un verre de vin rouge et une boîte de ce pâté.
Je jalouse un peu le pacha du Monge ; il est seul, sauf lorsqu’il délègue son commandement, à pouvoir s’installer dans son fauteuil au centre de la passerelle. De là, il voit tout, entend tout et agit en conséquence. Nous venons le saluer, le consulter, échanger des nouvelles. Il représente à lui tout seul une sorte de donjon. Tout autour des hommes en bleu vont et viennent selon une chorégraphie bien écrite, et prononcent des mots au sens précis. Finalement la meilleure place est celle qui consiste à appuyer ses coudes contre les fenêtres – non, Monsieur, les sabords – exactement au centre de ladite passerelle et de contempler l’avant du bâtiment. L’étrave glisse, brise, écarte les lames provoquant des jets d’écume qui jaillissent plus ou moins fort selon que la mer soit forte ou non. De notre situation haute de plusieurs mètres, nous sentons la puissance du navire qui avance ainsi presque sans heurt. Nous resterions des heures à suivre ainsi cette course en avant dont les images sont sans cesse répétées et jamais les mêmes. De part et d’autre de cette passerelle qui couvre toute la largeur du bâtiment, les ailerons accueillent ceux qui souhaitent recevoir les griffes du vent. Ces quartiers-maîtres-là sont ils des vigies ? « J’ai toujours voulu faire marin, depuis que je suis tout petit » confie celui-ci natif de la région parisienne avec un franc parler peu commun. Il se lance dans des explications sur l’origine du pompon rouge fixé sur le bonnet des matelots. Il est question de blessure à la tête, de mouchoir prêté par une impératrice. L’histoire est belle, elle mérite d’être retenue. Aussitôt, un maître principal – ils sont tous maîtres dans la Marine : quartier, second, premier, principal - demande à l’entour si l’un d’entre nous connaît l’origine de « gagner le pompon » ? Il fallait y penser, cela signifie que celui qui est enfin coiffé du bonnet à pompon, est assuré de faire carrière. Il est paré pour l’avenir.
Ne pas croire que les ailerons, la passerelle ou le carré ne sont que les derniers salons où l’on cause. Le BEM Monge est un bâtiment d’essais et de mesures, long de près de 226 mètres et large de 25 mètres, et est le deuxième plus gros de la Marine nationale. Lui est peint en blanc, ce qui le différencie nettement de ses confrères voués au gris. Ce n’est pas parce qu’il est « scientifique » que le « Monge » étincelle sous le soleil. Cette réverbération protège la coque d’une dilatation – de quelques centimètres - dommageable pour sa fonction.
Quelle est-elle, au fait ? Recueillir et exploiter tous les paramètres des tirs de missiles en vol. Ce qui signifie en clair, apporter à la DGA, la délégation général pour l’armement, le soutien, par des moyens navals et aéronavals, nécessaire à l’observation des missiles testés en phase finale de vol. Voilà qui est sérieux, nous en saurons plus grâce aux savantes explications de Monsieur l’ingénieur en chef de 2ème classe qui conclut que son job est de, seulement, savoir compter, compter et recompter à l’envers : 5, 4, 3, 2, 1, 0, et de pouvoir, après des semaines et des semaines d’efforts, analyser les protons qui, en cinq secondes après un lancer de missile, retombent dans l’atmosphère. Il sort alors de la poche de chemise, une cassette et nous invite à la contempler, en s’écriant : « les voici ces cinq secondes ».
Autour des châteaux, pour commémorer ou célébrer une fête, il arrive que l’on tire des feux d’artifice. Avec des airs mystérieux, un chef nous apprend que l’on tirera cette nuit un rayon laser. Sans doute autour de quatre heures du matin, au moment où la nuit est bien noire. C’est veiller bien tard, pour des visiteurs. Cela l’est moins pour les techniciens de haut niveau qui doivent préparer cette expérience. L’enseigne de vaisseau Marc R., évidemment, se charge de représenter ses amis et de passer toute la nuit, si besoin est, afin de voir jaillir ce rayon et nous en rapporter des photos. Cette idée nous fait songer au Rayon U de la bande dessinée de la série des Blake et Mortimer. Si Monsieur l’ingénieur en chef et le commandant nous entendaient, ils ne nous prendraient pas au sérieux. Mais, c’est la loi du genre, j’écris une lettre qui n’est pas un rapport d’activité. L’écrivain doit être un Huron dans notre tribu Marine.
Toujours est-il que le jaillissement de ce rayon qui est vert, offre un spectacle impressionnant. Marc est fier de ses photos, le « laser Lidar d’analyse », c’est ainsi qu’il se nomme, a percé les couches atmosphériques. Son objectif n’est pas allé si loin, mais après un temps de pose de 30 secondes, le cliché est parfait. Il a bien failli ne pas le réussir, car il n’avait pas prévu que le Monge virerait de bord afin d’être parfaitement placé pour l’expérience.
Sur le pont étincelant, à l’ombre d’une forêt particulière composée de vastes corolles, d’aucuns diraient des champignons, les hommes en bleus, leurs yeux protégés de la grande réverbération par des lunettes aux verres teintés, semblent réciter une leçon de géographie : «Armor, Savoie, Gascogne…» Un autre ajoute : «et bientôt Normandie». Un troisième lance : «c’est presque un tour de France de 5 jours sur grand écran de 227 m sur 26 m». Le capitaine de frégate Thierry Q. fait naturellement allusion aux dimensions du bâtiment. Quant aux noms de provinces ils correspondent simplement aux radars d’analyse et de trajectographie, instruments essentiels destinés à la mission du BEM. Les laboratoires informatiques remplis de manettes et d’écrans, les contrôlant chacun, sont en-dessous dans ses entrailles de fer. Nous sommes même allés, au-delà de ces laboratoires pénétrant dans ses tréfonds, visitant même une soute, sans y apercevoir, toutefois, la moindre barre de fer. Au cours de ces expéditions, nous avons cherché en vain l’odeur si caractéristique de nos bâtiments de la Royale, un mélange d’effluves d’huile chaude, de mazout tiède et de ferrailles humides… C’est celui qui la découvrira le premier. Soudain, vers l’avant à la hauteur du pont principal, elle surgit, fugitive, volatile. Nous devrions la saisir, la distiller et en verser le résultat dans des flacons. De l’arrière, nous parvient des notes de sifflet. Rend-on les honneurs, en pleine mer, et en dehors des levers des couleurs ? Il y a belle lurette que les ordres ne sont plus transmis par sifflet, les micros y ont pourvu. Un capitaine de corvette surgit, ravi, suivi de son professeur, un jeune quartier-maître de la spécialité des gabiers qui lui a appris à lancer les fameux « uiiiu, uiii et uiit… » sans lesquels La Royale ne serait pas.
CC (R ) Bertrand Galimard Flavigny